Femme de la lune

Nawal Mlanao, Idriss Mlanao

Photo Asfodela

Nawal Mlanao, Idriss Mlanao

 

Attention grande dame : une étoile au zénith

« … composée comme un plat, cette musique évoque irrésistiblement un art culinaire et poétique, sensuel et consommé, dont ne sont exclus ni le souci du détail, ni celui de la présentation : divine hôtesse, pour un plat savoureux »

“Laisse-moi suivre mon étoile Karadhi nidungué djora,

Puisqu’elle brille pour moi Vo yaniwaliya léwo”.

– Petit bout d’océan (Mwana Bahari Mwema) –

 

« Je suis du monde entier » pourrait dire Nawal…

Mais Nawal apparaît aujourd’hui comme une figure marquante de son archipel natal, qui l’a trouvée : la force de Nawal réside dans ses racines, “son” Océan Indien.

Les Iles Comores, situées entre Madagascar et l’Afrique, ont une voix qui depuis plusieurs années se fait entendre dans presque tous les « coins » du globe. La « Voix des Comores”, a largement contribué depuis le début des années 90 à faire découvrir à un public de plus en plus nombreux une richesse musicale jusque là cantonnée aux sphères familiale et religieuse. Il faut dire que la vie de chaque comorien est essentiellement musique…

L’étoile Nawal est au zénith et brille de tous ses feux.

Cette trajectoire en fulgurance, elle pourrait bien la devoir à l’héritage familial : du côté paternel, celui des “darwech” (derviches), un des noms des soufis. Une pincée de Bretagne, par son  grand-père maternel… De confession et d’éducation musulmane et animiste, Nawal se laisse fasciner, dès son plus jeune âge, par la diversité d’un monde métissé et imprégné de spiritualité. Précoce, elle plaque à six ans ses premiers accords de guitare, ceux d’un “Jésus-Christ est un hippie” made in Moroni.

Plus tard, elle se considère comme une femme à la double appartenance culturelle.

En attendant, adolescente, Nawal, que sa mère cherche à élever dans le respect de la tradition, éprouve (les heurs et malheurs de) sa condition (féminine), contrainte d’écouter avant de chanter. C’est à ce métier que se tisse l’étoffe des grandes, dont elle est faite : on la somme de se taire? Elle chantera. Et son chant sera une grande prière. « Ecouter Nawal, aujourd’hui, c’est comprendre ce que signifient les mots “libération” et “fidélité”, c’est partager le genre d’énergie qui transmute la poussière en or.

“Quand j’écoute la musique de Nawal, … mon coeur s’ouvre comme une étoile. Il y a un tel plaisir et une telle paix…” (J. Erin, Eugene, Oregon, Etats-Unis, 2003)

…de Nawal, on dit qu’elle est populaire, mystique, reposante, intemporelle, douce, énergique, inspirée, lunaire, et qu’elle emmène les personnes qui l’écoutent « très loin » et « très haut », partout où « l’enfant du monde », comme elle se désigne elle-même, a posé ses pieds nus…

Gilles Medioni (L’Express) salue en elle une « incroyable profondeur » et Magalie Bergès (ALiA) une « artiste d’un calibre rare »…

Résolument acoustique, sa musique revisite la tradition populaire de ces « îles aux parfums » situées à la confluence des échanges entre Afrique, Asie, Europe et îles voisines : rythmes syncopés et balancements 6/8 insulaires, polyrythmies bantoues est-africaines, modes arabo-persans hérités des civilisations Chiraz d’Iran et yéménite, harmonies indiennes, enfin éléments lusitaniens -le tout saupoudré de touches indonésiennes légères-.

Outre les litanies soufies qu’elle rapproche du gospel, Nawal y amène souvent les traces du blues, et les influences du reggae, du son afro-caribéen, du jazz, en un mot, du swing…

Nawal, chante et joue de la guitare et du gambusi (ancêtre du luth arabe, hérité du Yémen, cet instrument au manche allongé est emblématique de l’archipel), qu’elle veut valoriser et sauvegarder.

La musique de Nawal a gagné un territoire de culture solidement investi par le quartet très habité qu’elle forme avec Mélissa Cara Rigoli aux chœurs et percussions diverses : mbira « dzavadzimu » (un piano à pouces zimbabwéen), calebasse, cymbales, maracas, oudou, etc., Matthieu “Emana” Ezkenazi à la contrebasse et son frère Idriss Mlanao aux choeurs et petites percussions.

Au fil du temps, la musique de Nawal s’est dépouillée pour aller à l’essentiel : elle travaille désormais sur la tension entre tradition et rénovation, avec l’énergie du mélange humain, appelle à une sorte de réconciliation spirituelle. Cet appel se confond avec les transes du “dhikr” ou « rappel » (chant soufi des mosquées -rappel du nom de Dieu, exercice spirituel  de respiration rythmée considéré comme une pratique purificatrice de l’âme et “pacificatrice”). A propos du « vrai dhikr », le traducteur du Coran Jacques Berque écrit qu’il  » …intègre le modernisme à l’authenticité » et  » …retourne le souvenir en avenir » (Le Coran, essai de traduction, Albin Michel, 1995);

Enfin, avec la voix et le verbe d’une sage, Nawal développe ses thèmes de prédilection, ausculte l’état du monde et du public, en comorien – le swahili de ses îles natales -, mais aussi en arabe, en anglais et français, avec d’intelligentes reprises.

L’islam et plus précisément sa branche mystique inspire « Aman » (la paix intérieure), second opus autoproduit. Cette musique vivante traversée de longs morceaux de transe soufie, dont l’intention annoncée est un hommage aux Comores,  suscite les émotions et les qualificatifs les plus forts : on le dit puissant, hypnotique, ancré, marquant, intense, magnifique; Nawal s’y réfère en permanence au cœur pur et réceptif de son arrière grand-père, le très vénéré marabout soufi de la confrérie Shadhuliya, une des quatre grandes confréries de l’archipel  et lui rend hommage dans son “Ode à Maarouf”.

 “…Vous êtes chez vous partout” (Christian B., Sakifo Festival, La Réunion, 2007)

Auteur compositeur interprète du dialogue des cultures, Nawal réinvente à chacune de ses apparitions sur scène les liens qui font sa culture : un autre révélé dans un partage où elle-même explore ses racines mêlées – jusqu’au Turkmenistan, ou elle a séjourné récemment en résidence d’artiste…

Car la musique de Nawal est son propre chemin, nourrie de  rencontres où elle se cherche… et se trouve. Une musique d’invention, d’investigation, mais aussi d’enracinement, extrêmement personnelle… C’est donc une musique « savante » que joue Nawal et en même temps, composée comme un plat, cette musique évoque irrésistiblement un art culinaire et poétique, sensuel et consommé, dont ne sont exclus ni le souci du détail, ni celui de la présentation : divine hôtesse, pour un plat savoureux.

La musique de Nawal ouvre un espace sacré, hors du temps. Une des multiples raisons de son succès.

Et elle fait son chemin…

Celui d’une « chanson de pouvoir » (Steve Heilig The Beat, USA 2007), dans une tradition de l’engagement portée par les femmes de par le monde, là où le changement est nécessaire et salutaire.

Des concerts en Europe, en Amérique de Nord, dans l’Océan Indien, en Afrique, en Asie centrale et au Moyen-Orient :

Outre ses prises de positions sur les libertés et les conditions socio-économiques aux Comores et ailleurs, Nawal est partout, du moins, présente sur de nombreux fronts : elle représente l’Afrique au 50è anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme (Palais de Chaillot, Paris, 1998), chante en prison (Loos, 2003), à l’occasion des fêtes religieuses musulmanes (Nuits du ramadan), aux Journées de l’Autisme (Paris, 2004), à la Commémoration de l’Union Africaine à Sirte (Lybie) en 2006… Elle participe au film de prévention contre le sida “Trajectoires santé ici et là-bas”, réalisé par Sonia Ben Messaoud (GRDR Prod, 2004). Elle est également présente dans tous les évènements musicaux majeurs consacrés aux musiques du monde, notamment aux musiques du continent Noir, que ce soit dans l’Océan Indien : « Sakifo Muzik festival » (La Réunion), en France  : « Africolor » et « Villes des Musiques du Monde » en Seine Saint-Denis, festival « les Suds » à Arles, ou à l’étranger : « Voix de femmes » à Bruxelles (Belgique), « Nuits d’Afrique » et « Afrofest » au Canada, festival « World of the Indian Ocean » au Kenya   et pour les seuls Etats-Unis, parmi beaucoup d’autres, entre 2003 et jusqu’à présent, le “Grassroots festival” (New York), le “festival of Colors” (Detroit, Michigan), et “Arabesque : Arts du Monde Arabe” au très prestigieux Kennedy Center à Washington en février 2009. Elle est régulièrement présente au Womex, rendez-vous majeur des musiques traditionnelles et du monde.

Nawal a été l’invitée de nombreuses émissions de radio et de télévision en France et à l’étranger. Elle a composé la bande-son du court-métrage de fiction (« La Résidence Ylang Ylang » de la réalisatrice comorienne Hachimiya Ahamada (Aurora Films, 2008), et du film d’animation de Stéphanie Machuret « Matopos » (Sacrebleu Productions, 2006), diffusé sur ARTE la même année).

Nawal collabore depuis toujours à de nombreux projets artistiques et créatifs.

Dotée d’une formation de psychologue, elle a acquis et exercé des compétences d’éducatrice musicale. Ses ateliers proposent le travail de la voix comme outil de développement personnel.

Si Nawal demeure aujourd’hui, « la seule comorienne à oser braver les conventions familiales et socio-religieuses, pour s’affirmer en tant qu’artiste à part entière » que décrivait sa compatriote Sitti Saïd Youssouf dès 1994 pour RFI , c’est dire à quel point elle est une personnalité qui compte dans l’histoire culturelle et artistique de son pays d’origine et sur la planète musique.

Photo Emmanuel Delanoy

“…une vie faite de musique” (Boston Herald, Bob Young, 2007  article intitulé “Pour Nawal le passé est éternellement présent”)

Le thème de la paix est le fil blanc qui jalonne le parcours de Nawal, de ses débuts jusqu’au festival Villes des Musiques du Monde (novembre 2009) entourée d’artistes invités.

Nawal a rendez-vous avec la femme de la lune aux multiples visages, somptueux chœur féminin griotique qu’elle a fait découvrir  d’abord en Seine Saint-Denis, puis aux Comores et à Paris.

Dans sa maturité, Nawal boucle la boucle d’une idée qu’elle aura concoctée pendant presque 20 ans, la durée de sa vie d’artiste, avec un engagement sans faille.

C’est à une féminité pleine de joie et d’humour que les femmes de la lune nous convient.

A Mayotte, là où le Projet Femmes de la Lune est en plein développement, on l’a réclamée pour fêter au Festival Migrant scène « … les différences, la richesse apportée par les migrations dans l’archipel comorien » et y représenter, encore et toujours, « le beau métissage des cultures et des arts » des îles de la lune (Migrant scène – Olivier Brachet).

© Asfodela, 2009-2015

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *